Isabella Teotochi
Tableau d'Elisabeth Vigée Lebrun peint en 1792 lors de son passage à Venise
La relation entre Denon et "Bettina" était connue du cercle qui fréquentait son salon à Venise durant son séjour de 1788 à 1793. Mais l’intérêt pour cette relation s’est brusquement renforcé par la publication en 1998 des lettres qu’il lui écrivit de 1789 à sa mort en 1825. Ces lettres sont précieuses en ce qu’elles dévoilent en partie les méandres de sa personnalité complexe et pallient le manque de témoignages directs autobiographiques.
Isabelle Teotochi est une intellectuelle d’origine grecque, dont la vie est aussi riche en péripéties que celle de son amant.
On pourra lire sa biographie dans l’article Wikipédia qui lui est consacré, mais mieux encore dans la traduction en français de la même fiche en italien réalisée par une des membres du Comité.
Il la rencontre pour la première fois en octobre ou novembre 1788, introduit par Angelo Querini, patricen vénitien franc-maçon. La première lettre de Denon date du 6 novembre 1788. La fréquence des courriers est de l'ordre d'une lettre par semaine et il décrit ses activités dans toutes les villes de la plaine du Pô qu'il visite. Elle augmente semsiblement à partir de la fin de 1790 quand il est en voyage mais s'interrompt quand il est à Venise, période pendant laquelle il la retrouve. Le tutoiement apparait à partir de fin 1792. Il ne disparaitra qu'après son retour à Paris et la courte viste qu'elle y effectua avec son fils en mai et juin 1817.
Elle a brillament décrit Denon dans sa série de portraits des hommes de son temps, les Ritratti
Le réseau de Denon dans le salon de Bettina
Dès son arrivée, il fréquente la société patricienne de Venise, grâce à son introduction dans le cercle d’Elisabetta Teotochi par Angelo Querini, homme politique et franc-maçon. Celle-ci est l’épouse du poète Carlo Antonio Marin, patrice vénitien. A partir du 4 novembre, commence avec Elisabetta appelée communément « Isabelle » ou «Bettine» par Denon, une longue correspondance qui ne se terminera qu’à la mort de celui-ci. C’est une jeune femme d’origine grecque, cultivée et brillante, dont le salon est un lieu de rencontre de la société lettrée vénitienne. Denon y fera la connaissance de personnalités telles que Francesco Labia, conseiller puis chambellan du royaume lombard vénitien et Constantino Zacco, noble de Padoue partisan des idées françaises et franc-maçon ainsi que celles de Soranzo, noble vénitien, Lauro Querini, neveu d’Angelo, Guiseppe Albrizzi et son frère Alessandro, Ippolito et Giovanni Pindemonte et l’imprimeur Remondini ; tous appartiennent à la loge maçonnique située « rio Marin », interdite en 1785 par les inquisiteurs . En outre, en tant qu’ancien diplomate, les portes des ambassades sont ouvertes à Denon. Une loi de la république interdisait tout contact entre les patriciens vénitiens et les diplomates, mais Denon en tant qu’étranger n’y est pas soumis. Il est reçu au club des « Buoni Amici » , où les diplomates échangent les informations reçues de leur capitale et où sont lues les gazettes étrangères. C’est dans ce club qu’il retrouve dom Simon de Las Casas, ambassadeur d’Espagne, avec qui il s’était lié d’amitié lorsqu’il était en poste à Naples, ainsi que le comte Carl Thomas von Breunner, ambassadeur d’Autriche et intime de Denon.
C’est aussi dans ce club qu’il rencontrera les différents représentants de la France : le marquis de Bombelle, puis le marquis de Durfort et enfin Félix-Etienne Hénin, baron de Cuvilliers, chargé d’affaires qui était à Venise depuis 1788, en qualité de secrétaire d’ambassade. Ainsi par sa position privilégiée dans ces deux cercles, Denon est certainement une des personnes les mieux informées de Venise. .
Il se lie avec l’artiste Pietro Antonio Novelli et enseigne la gravure à Francesco Novelli, Constantino Cumano, Guiseppe Sardi et quelques autres, ce qui lui donne un statut d’« artiste et connaisseur » qui justifie son séjour à Venise.
En avril 1790, il loue un logement, Ponte dei Pignoli, appartenant au père d’un de ses élèves, puis, à partir de la mi-juillet, il habite chez une napolitaine, Mme Carlina.
Il rencontre Goethe à Venise en avril et mai 1790. Ils évoqueront plus tard ces moments lorsque Denon se rendra à Weimar avec l’armée impériale.
Le 12 août 1790, il est interrogé par les inquisiteurs ; les Français avec leurs idées libérales, sont suspects au gouvernement vénitien. Il déclare se consacrer uniquement à la gravure : « Et j’aime tant la paix et l’étude des arts que j’enseigne pour rien la gravure à deux jeunes gens, Francesco Novelli et Constantin Cumano qui réussissent à merveille ».
A partir de cette date, il sera constamment surveillé par les informateurs de l’inquisition : le comte Bartolomeo Benincasa, franc-maçon, pourtant son ami et l’abbé Cataneo. Un rapport de l’informateur de l’inquisition rend compte de l’emploi du temps de Denon, précisant qu’il fréquente Mme Marin. Le 26 mai, ses élèves Sardi et Novelli déposent en sa faveur ; mais le 26 juillet l’informateur Benincasa déclare que Denon a toujours été enthousiaste pour la Révolution française.
En octobre 1790, il sert de guide à l’artiste anglaise Maria Coswey. miniaturiste, pastelliste et graveur, elle fera un portrait d’Isabelle qu’il gravera.
Il est invité chez la comtesse Rosenberg-Orsini, veuve de l’ambassadeur d’Autriche à Vienne, dont le salon est fréquenté par les émigrés français : le comte d’Artois, les Polignac et Calonne, il est reçu chez Las Casas, l’ambassadeur d’Espagne, ainsi que chez madame de Vassi, « où les français s’assemblent ; on commence à y parler révolution, ce qui m’ennuie à m’avaler la langue… ». Il est convié au bal donné à l’ambassade de France par le marquis de Bombelle et y rencontre lady Worsley, épouse du résident d’Angleterre. En avril 1791, William Hamilton et sa maîtresse, Emma Hart, sont à Venise. Il en exécute plusieurs dessins et gravures.
Durant l’automne 1791, il dîne chez le nouvel ambassadeur de France, le comte de Durfort. Il est aussi reçu chez « Miledi » St Georges, personne très présente dans les milieux diplomatiques. Denon est invité par Querini à passer quelques jours dans sa villa d’Altichiero, durant son séjour il fait le portrait de la comtesse de Rosenberg et celui d’Angelo Querini, puis il va dessiner à Padoue d’après les fresques de Titien.
Le 28 octobre 1791, il participe à un dîner chez l’ambassadeur d’Espagne, Las Casas, avec des Français qui « viennent ici passer l’hiver » ; en janvier 1792, il se rend à San Cassiano pour dîner avec des diplomates.
Le 17 mai 1792, madame Vigée-Lebrun, en Italie depuis 1789, arrive à Venise et Denon la présente à Isabelle. Celle-ci lui « prête » Denon pour lui servir de « cicerone » et elle en sera charmée : « …me donna pour guide un de nos Français les plus aimables, non sous le rapport de la figure, il est vrai, car M. Denon, même jeune, a toujours été assez laid, ce qui dit-on, ne l’a pas empêché de plaire à un grand nombre de jolies femmes » écrira-t-elle dans ses souvenirs.
Le 26 mai 1792, l’ambassadeur d’Autriche crée un club de poésie ; Denon en fait partie, ainsi que Benincasa qui est de plus en plus séduit par le charme de Denon et pense qu’il est complètement innocent des accusations portées contre lui par l’Inquisition.
Le 18 octobre 1792, il signale l’arrivée de personnalités : Calonne (ministre de l’émigration) et l’abbé Maury (député du clergé aux Etats généraux).
Le 14 juillet 1793, Denon reçoit l’ordre de quitter Venise.