Lady Morgan
Portrait de Lady Morgan par René Théodore Berthon
Lady Morgan à Paris
Article Wikipedia sur Lady Morgan
Lady Morgan est une écrivaine irlandaise ( - ), qui après son mariage avec le chirurgien du Marquis d'Abercorn, Thomas Charles Morgan, fit une tournée en France et en Italie. Elle tint salon en 1817 à Paris et Denon le fréquenta assidument. Elle en fit un portrait dans son ouvrage La France paru en 1818.
Ce portrait, que l'on peut lire plus bas, a largement inspiré les notices d'Amaury Duval, Albert de la Fizelière et Anatole France. On devine à travers ce témoignage que les anecdotes rapportées viennent de la bouche de Denon qui les mentionna (les inventa) pour impressionner sa visiteuse.
Portait et vie de Denon par Lady Morgan
La gloire de l’Egypte s’était éclipsée devant l’éclat plus éblouissant et plus rapproché que jetait la Grèce. L’éloignement des temps et des lieux avait contribué à jeter un voile sur sa grandeur passée, et sur ses traditions mystérieuses.
De même que son Isis, cette contrée était enveloppée de ténèbres impénétrables, couverte d’une draperie épaisse que les siècles avoient fait tomber sur ses merveilles gigantesques.
L’ambition, qui n’admet pas d’impossibilité, la gloire, qui ne voit jamais d’obstacles, se souvinrent enfin de ce sanctuaire de la plus haute antiquité. L’étendard de la France fut planté sur les bords du Nil, et ses bannières flottèrent sur les pyramides de Chéops. La science, intrépide, ardente, enthousiaste, s’élança sur une scène si favorable à ses désirs, et suivit hardiment le sentier que la force des armes traçait devant elle. Le guerrier et le philosophe, le brave et le savant, marchèrent ensemble; et les talents pacifiques et militaires, unis pour le danger comme pour la gloire, entrèrent dans les déserts brûlants de la Thébaïde, et pénétrèrent dans les sombres catacombes de Lycopolis.
A l’avant-garde des hommes de génie qui firent partie de cette expédition, parut M. Denon, simple volontaire dans cette grande mais romanesque entreprise : son voyage en Egypte n’avait d’autre motif que cette insatiable curiosité, cet amour pour la science, cet enthousiasme pour les arts, qui, dès sa plus tendre enfance, l’avait porté à invoquer les mânes des siècles passés, et à disputer au temps les dépouilles qui devaient appartenir à l’éternité. Denon se décida à son pèlerinage en Égypte, en un moment, aussi gansent, aussi tranquillement que s’il se fût agi d’une partie d’Opéra.
Les savants qui devaient suivre l’expédition pour s’occuper des arts et des sciences, étaient déjà partis pour le lieu de leur embarquement.
La flotte devait mettre à la voile dans quelques jours, lorsqu'au coin du feu du cabinet de toilette de madame Bonaparte, on proposa tout à coup à Denon d’en faire partie, et il accepta sans hésiter : « Un mot décida mon départ», dit l’auteur du Voyage en Égypte. La seule stipulation qu’il fit dans un arrangement dont les suites ont été si utiles au monde savant, fut qu’il serait entièrement libre, maître de son temps, et qu’il dirigerait seul tous ses mouvements.
Les monuments de l’Égypte supérieure étaient le principal objet de son entreprise hasardeuse.
L’enthousiasme avec lequel il vit les ruines d’Hermopolis, de Dendera, de Thèbes, se trouve peint dans son ouvrage avec tout l’éclat des couleurs poétiques, et avec tout l'intérêt de la franchise et de la vérité. Tandis que l’armée française prenait une ville, cet ardent adorateur des arts s'emparait d’une ruine. Retranché devant Thèbes, ou traçant le plan d’Apollinopolis, il combattait seul et avec succès l’oubli de la barbarie qui couvrit les précieux restes de l’antiquité, laissant à une ambition moins noble le soin de subjuguer les fiers Mamelucks, la sienne n’aspirait à rien de moins qu'à se rendre maître du pays des Ptolémées et des trésors de Sésostris. M. Denon, élevé dans les cours, ayant passé sa jeunesse dans le luxe d’une société brillante, et cependant oubliant ses habitudes de retraite, et une constitution délicate, pour s’exposer à toutes les fatigues d’une expédition dangereuse ; errant dans les déserts, s’enfonçant dans les catacombes, n’étant ni étourdi par le tumulte des armes, ni frappé de terreur par le silence des tombeaux; toujours plein de gaité, de patience et de persévérance, offre un exemple brillant et fidèle de la force et de l’élasticité du véritable caractère français. »
Les résultats de ce voyage intéressant sont depuis longtemps devant les yeux du monde, et ont reçu son approbation. Il est possible que d’autres antiquaires, après des recherches plus prolongées, accumulent une plus grande masse d’observations, qu’ils donnent un fini plus parfait à tête reposée, à ce que M. Denon n’a fait que toucher légèrement, mais d’une manière hardie, en allant, tantôt à toutes voiles, tantôt à toutes jambes, comme il le dit lui-même avec enjouement. Mais les annales de la Littérature et des arts produiront rarement un ouvrage conçu sur un aussi grand plan que son voyage en Égypte, écrit par un homme qui, en instruisant, ne manque jamais d’amuser, et dont la grâce du style ornant les formes mystérieuses de l’antiquité la plus reculée, et des arts ensevelis depuis longtemps, les couvre de cette draperie aérienne que l’esprit et l’imagination réservent pour leurs fictions les plus légères et les plus brillantes. M. Denon, gentilhomme de naissance, eut l’honneur d’être revêtu de la même dignité que Voltaire avait obtenue à la cour. Il était presque encore enfant quand Louis XV le nomma gentilhomme ordinaire du roi. Un talent particulièrement français et que M. Denon possédait au suprême degré, lui procura, dit-on, cette distinction. Quoique bien jeune encore, et tout récemment arrivé de sa province, il avait déjà acquis dans Paris la réputation d’un charmant raconteur. Il se trouvait dans un cercle à Versailles quand un courtisan plus empressé qu’amusant, cherchait à divertir le Roi du récit d’une anecdote plaisante, mais mal débitée : le Roi se tournant tout à coup vers le jeune Denon, lui dit : « Allons, Denon, racontez- moi cela ».
Cet ordre subit lui ôta presque la possibilité d’obéir, et ce ne fut qu’avec difficulté et en hésitant, que le jeune raconteur remplit une tâche qui aurait mis à l’épreuve l’effronterie d’un Grammont. Plus heureux dans des occasions moins délicates, Denon devint le rival de Seheherazade, et ses mille et une histoires lui ouvrirent le chemin de la faveur du roi et des honneurs diplomatiques. Il porta bientôt dans des cours étrangères des talents qui avoient charmé celle de son pays. Comme secrétaire d’ambassade en Russie, il devint connu du grand-duc Paul, qui le distingua d’une manière toute particulière, et qui, pendant quelque temps, entretint avec lui une correspondance « à la dérobée ». Il eut de fréquentes occasions de voir la magnifique Catherine, et vécut dans une grande intimité avec Diderot, qui faisait alors les charmes de tous les premiers cercles de Pétersbourg.
A son retour de Russie, après la mort de Louis XV, il fit une visite à Voltaire, et fit un admirable portrait du patriarche de Ferney, avec tous les accessoires de sa chambre à coucher, qui caractérisent également le modèle et l’artiste. "La grande Catherine, me dit M. Denon, en me parlant de cette visite, était un sujet perpétuel de querelle entre Voltaire et moi. Il parlait d’elle comme il l’avoit décrite; je la représentais comme je l’avais vue, et quand je convenais que c’était une femme qui avait de grandes vues et des manières distinguées, il ne pouvait souffrir que j’ajoutasse qu’elle avait un esprit fort ordinaire, et un cœur dépourvu de sensibilité". Louis XVI conserva à M. Denon sa place de gentilhomme ordinaire, et cet infortuné monarque lui confia une mission secrète en Suisse. Mais le plus franc de tous les diplomates changea bien volontiers pour l’Italie et les arts, la mission en Suisse et le mystère qui l’accompagnait et quand il fut envoyé à Naples et dans d’autres cours italiennes en qualité de chargé d’affaires, la résidence qu’il fit dans cette terre classique développa tous les talents qui étaient restés cachés en lui jusque alors, parce que les circonstances où il s’était trouvé ne leur avoient pas permis de se montrer.
(Denon résidait encore en Italie, et y exerçait ses fonctions diplomatiques, quand la révolution éclata en France. Privé par cet événement de ses propriétés patrimoniales, les talents, qui n’avoient été encore que la récréation de ses travaux officiels, devinrent pour lui des moyens honorables d’existence.)
L‘artiste diplomate se retira à Venise, et avec cette philosophie enjouée qui résulte de l’énergie de l'âme et de la gaîté du caractère, et qui est supérieure à tous les coups de l’adversité, il s’appliqua aux arts graphiques avec tant de succès, que ses gravures furent regardées comme approchant de la perfection de Rembrandt, et on les acheta un prix proportionné à leur valeur. Ce fut à cette époque, que son génie et ses études laborieuses jetèrent la base de cette brillante réputation qui, dans la suite, soumit à son jugement les arts et le génie des siècles, lorsqu’il devint directeur général du Musée français.
Quand on fulmina une loi de proscription contre les émigrés, M. Denon revint en France, au milieu du règne de la terreur; ses habitudes de vie ne lui permirent de prendre les armes pour aucune cause. Ses sentiments et ses principes se révoltaient contre le système sanguinaire qu’avait adopté le gouvernement de son pays. Avant que le soupçon eut eu le temps de prendre de l’ombrage sur son caractère, avant que la sensibilité qui le faisait tressaillir au spectacle des horreurs qui se passaient sous ses yeux, eût provoqué l’examen de sa conduite, la réputation qu’il obtint comme artiste, devint un bouclier qui le protégea; il fut chargé de consacrer les événement du temps, et les fastes d’une démocratie souillée de sang : mais avant que son pinceau eût immortalisé une période qu’il faudrait pouvoir effacer de l’histoire de la nation française, la mort de Robespierre le délia des engagements qu’il avait été forcé de contracter.
Ce fut peu de temps après cet événement, qu’à un bal donné par M. Talleyrand, un jeune officier désirant une limonade, M. Denon lui présenta celle qu’il tenait en main. Ce petit acte de politesse amena une conversation qui fut la base d’une amitié dont l’officier ne perdit pas le souvenir dans son inconcevable prospérité.
Ce jeune officier était Bonaparte, qui, devenu empereur, nomma successivement M. Denon baron de l’empire, officier de la Légion d’Honneur, membre de l'Institut, et directeur général du Musée des arts.
Et maintenant qu’il a donné sa démission de cette dernière place, il cherche en vain à jouir de cette retraite et de cette solitude que son caractère, son rang et sa réputation ne lui permettent pas d’espérer ; sa maison est un de ces reposoirs classiques, où le goût et le talent des nations étrangères aiment à se reposer, lorsque la soif de l’instruction leur fait entreprendre un pèlerinage vers le temple du génie, pour y offrir leur tribut d’admiration et de respect. C’est la chapelle de Lorette des arts, et le grand-prêtre y est souvent au-dessus des divinités aux autels desquelles il préside.
Si la France voulait envoyer dans les pays étrangers quelques échantillons avantageux de son caractère national, elle pourrait prendre Denon pour un de ses représentants. Jamais on ne vit un plus bel exemple de gaîté et de sensibilité réunis ; jamais ces qualités ne surent mieux s’élever au-dessus du choc du temps et des circonstances.
Oh ! où faut-il chercher cet heureux charme qui peut ainsi faire réfléchir sur le soir obscur de la vie, les brillants rayons de son matin; qui entretient la chaleur naturelle du cœur à travers les lustres successifs des ans qui s’écoulent, qui nourrit jusqu’au dernier moment la lampe inexhaustible de l’esprit, et qui ne peut s’éteindre que par l'effet du pouvoir qui anéantit au même instant, et le corps périssable et la flamme céleste qui l’anime ?
Le talent qui charma un monarque, qui procura à un jeune provincial des places de confiance, et auxquelles une grande responsabilité étoit attachée, subsiste encore dans toute sa splendeur. Je passai peu de jours à Paris, sans trouver l’occasion de répéter l’ordre de Louis XV : « Allons, racontez-moi cela», et il était exécuté, sinon avec le même respect, au moins avec la même promptitude, la même complaisance, et il en résultait le même plaisir. Il faudrait au surplus qu’une anecdote fût bien froide, bien insipide, pour qu’elle ne captivât pas l’attention, quand elle est narrée par Denon.
Des bagatelles « légères comme l’air », prennent dans sa bouche un intérêt puissant. Je conserve dans toute sa fraîcheur le souvenir des matinées et des soirées que j’ai passées au coin de son feu, dans cette causerie que les François seuls savent tenir sans langueur ni satiété; et dans des régions plus sombres dans une société moins sémillante, ce souvenirs imagera, par sa magie enchanteresse, de l’insipidité des lieux communs qu’on se trouve forcé d’endurer, sans pouvoir jamais s’y habituer.
(i) M. Denon doit beaucoup à la nature dans tous les sens ; il semble être né pour tous les arts. Il parlait un jour à mon mari d’un sujet relatif à l'histoire naturelle, et lui peignait les soins qu’il avait pris pour apprivoiser un crocodile. Des artistes survinrent : il passa sur-le-champ à une discussion sur la peinture et les antiquités, s’exprimant alternativement en français et en italien. Quand nous fûmes seuls, je lui demandai par quel secret il avait acquis tant de connaissances, et j’ajoutai qu’il devait avoir beaucoup étudié dans sa jeunesse. » Tout au contraire, me répondit-il d’un air aisé; je n’ai jamais rien étudié, parce que cela m’a toujours ennuyé; mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m’amusait. Ceux qui en savent plus que moi me conseillent ; ce qui fait que ma vie a été remplie, et que j’ai beaucoup joui »
in La France publié en 1818 à Paris et à Londres Tome 2 pages 307-318
Extraits du journal de Lady Morgan évoquant Denon
On pourra lire ici en anglais des extraits du journal (diary) de Lady Morgan où le nom de Denon est mentionné (1817). On sera stupéfait de l'activisme débordant d'un homme de 70 ans qui court toujours les salons, dans un anglais délicieux pimenté en permanence de mots et d'expressions en français (sic).